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Daniel Piron (FGTB Charleroi) sur les liens avec le PS: "le moindre mal ne passe plus"
Par LCR-Web & La Gauche le Mardi, 17 Avril 2012

Faut-il aiguillonner le PS pour le ramener à gauche, ou favoriser la création d'une nouvelle force politique, à gauche du PS et d'ECOLO? Le débat sur cette question gagne en ampleur au sein de la FGTB. Notamment au sein de la FGTB wallonne, qui fait le grand écart entre ses campagnes anticapitalistes, d'une part, et son soutien aux "amis politiques" du PS, d'autre part.

Thierry Bodson, secrétaire régional de l'Interrégionale wallonne, illustre bien l'inconfort de cette position. D'un côté, il signe l'appel international pour une victoire de JL Mélenchon aux élections françaises; de l'autre, il écarte toute alternative de gauche chez nous. Voici ses explications au quotidien Le Soir: « On a un PS en France composé de nombreux énarques au contraire d’un PS wallon qui repose sur une base ouvrière et populaire plus large. Et puis, je suis un pragmatique : le rôle des interlocuteurs sociaux en Belgique n’est pas le même. Nous avons la capacité d’aiguillonner le PS et de le pousser à avoir des propositions plus radicales ». Quant à créer un parti de gauche radical, Bodson juge cette idée inopportune: « Cela a peu de chances de réussir et nous allons disperser les forces de gauche » (http://www.lesoir.be/actualite/belgique/2012-04-16/wesphael-et-bodson-pour-la-victoire-de-melenchon-909395.php).

La position de Thierry Bodson serait plus crédible si la FGTB était effectivement capable d'imposer une politique de gauche au PS. Or, c'est plutôt celui-ci qui impose une politique de droite aux travailleur-euse-s, et cette politique met en danger la capacité des syndicats de peser en faveur d'une alternative. C'est à partir de ces constats que Daniel Piron, secrétaire régional interprofessionnel de la FGTB de Charleroi Sud-Hainaut, fait entendre un tout autre son de cloche. Dans une interview exclusive à La Gauche, mise en ligne sur le blog "débat syndical", Piron dit ses convictions: il est illusoire de songer "ramener le PS à gauche", l'argument du "moindre mal" ne passe plus, la création d'un nouveau parti du monde du travail est indispensable, et l'expérience du Front de Gauche français montre que c'est possible. De plus, ce nouveau parti ne doit pas se fixer pour but d'aiguillonner le PS mais d'offrir une alternative "anticapitaliste" (http://debat-syndicats.blogspot.com/). A lire attentivement et à diffuser!

Ces prises de position de la FGTB de Charleroi ne tombent pas du ciel (voir notamment ici http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2393:la-fgtb-carolo-dit-non-a-lausterite-qamenageeq-et-reflechit-a-une-alternative-politique-&option=com_content&Itemid=53). Les personnes intéressées à approfondir ce débat crucial sont cordialement invitées à l'école anticapitaliste de printemps de la Formation Lesoil, les 26-27 et 28 mai prochain. Daniel Piron y prendra la parole, dans le cadre d'une table ronde sur le thème "Syndicalisme et politique" (http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2420:dossier-ecole-anticapitaliste&option=com_content&Itemid=53). Sven Naessens, un des initiateurs de la Lettre ouverte à Rudy De Leeuw qui circule dans la FGTB flamande à l'initiative de délégations syndicales, sera un autre intervenant dans ce débat. La liste complète des intervenant-e-s sera prochainement publiée sur notre site (LCR-Web).


La Gauche : La grève de 24H du 30 janvier est restée sans suites. Les syndicats seraient-ils satisfaits des quelques concessions obtenues?

 Daniel Piron : Nous avons tenu une assemblée interprofessionnelle des militants pour évaluer la situation suite à la grève. Il n’y a pas de satisfaction des militants. Les modifications apportées par le gouvernement ont été qualifiées de cosmétiques. Les axes fondamentaux sont inchangés : travailler plus longtemps, attaquer les chômeurs, attaquer les statuts.

Les militants insistent sur le fait que ce n’est pas fini. Nous ne sommes qu’au début de l’offensive d’austérité. Le contrôle budgétaire de mars semble ne pas avoir lancé de nouvelles attaques directes contre les acquis, mais ce n’est qu’un intermède. On parle de 5 milliards d’économies supplémentaires en 2013. Face à cela, les militants méditent l’exemple de la Grèce, où l’austérité continue en dépit de nombreuses journées de grève.

On ne veut pas épuiser les forces. Il faut prendre en compte la difficulté de la situation : poids du chômage, grand nombre de travailleurs pauvres, segmentation du monde du travail. Le drame chez CARSID par exemple n’est pas seulement la perte d’emploi mais aussi la confrontation aux obligations des crédits contractés dans le cadre d’une société consumériste qui impose ses diktats.

 L’issue pour le monde du travail ne réside donc pas seulement dans l’action mais aussi dans une double réflexion sur les objectifs et sur l’alternative politique. Car cette question se pose : aujourd’hui, on a le choix entre chou vert et vert chou. On me répondra que la Belgique implique des coalitions, qu’il faut composer. Mais à force de composer, on se décompose. Aucun parti politique n’est en capacité de porter les revendications du monde du travail.

Il ne suffit donc pas de lutter « comme en 60-61 »…

 Une époque n’est pas l’autre et il faut se méfier des comparaisons, mais je pense que la situation actuelle ressemble davantage à celle de 30-36 qu’à celle de 60-61. Il y a un chômage massif qui permet aux patrons de faire pression sur les salaires et les conditions de travail. Le capital s’enrichit de façon extraordinaire et certains patrons en reviennent à des méthodes dignes des années 30. C’est ce qu’on a vu chez Meister. Ce n’est évidemment qu’un cas isolé, mais il est inquiétant de constater que le patronat a commenté l’affaire en mettant sur le même pied le recours de l’entreprise à des milices privées et le soi-disant « terrorisme syndical ».

 Dans cette situation, il nous semble nécessaire de mener une réflexion stratégique, qui va au-delà des mots d’ordre d’action. Cela peut donner l’impression que nous nous contentons d’encaisser les coups, mais ce n’est pas le cas. S’il suffisait de claquer des doigts pour avoir deux semaines de grève générale, ce serait simple. Mais inutile de rouler des mécaniques : il faut reconnaître que nous avons des problèmes. Les gros bastions syndicaux, c’est terminé, ou presque. La contamination de la classe ouvrière par l’individualisme est réelle et nous sommes en difficultés face à cela. Il y a un combat idéologique à mener contre la pensée néolibérale. Il faut montrer que ses concepts sont profondément anti-humains.

Dans vos assemblées, la critique du PS est virulente…

 Ce n'est pas d'aujourd'hui que des militants politisés dénoncent le PS. Mais ce qui est nouveau, c'est que d'autres s'y mettent. Des militants politisés qui voyaient le PS comme un rempart disent : «on s’est trompés ». Des membres critiques du PS sont très acerbes. Nos assemblées regroupent 200 militants sur 102.000 affiliés. Je reste donc prudent. Je pense toutefois que ce que nous y entendons traduit un sentiment très répandu. Quelque chose se passe. Les gens ont le sentiment d’avoir été abandonnés.

Les mesures du budget 2012 ont provoqué ce déclic. Le « moindre mal » ne passe plus. La réforme de l’assurance chômage condamne des dizaines de milliers de gens à la pauvreté. La réforme de la fin de carrière fait fi de l’usure des travailleurs âgés (pas seulement chez les ouvriers) alors qu’il y a tant de jeunes au chômage. Alors, de deux choses l’une : soit le PS est contre, sort et se bat ; soit il collabore à l’euthanasie d’une génération de chômeurs. Car c’est de ça qu’il s’agit. On nous dit : « Ce sera un boulevard pour la droite ». Mais le PS surfe sur la vague de droite. S’il était dans la rue avec nous, on pourrait coaliser à gauche et mettre une alternative en perspective. Mais pour cela, il faudrait que le PS partage nos valeurs. Ce n’est plus le cas. Des camarades de Verviers ont demandé au président du PS, Giet, ce qu’ils devaient dire aux milliers de jeunes qui seront exclus du chômage en janvier 2015. Il est resté sans voix.

La politique de l’Olivier wallon n’est-elle pas différente?

Non, la philosophie est la même. Je donne deux exemples concrets, dans le cadre du contrôle budgétaire wallon. Un : on supprime l’Euro de l’heure perçu par les chômeurs en formation. Cet Euro sera intégré provisoirement aux frais de déplacement, donc à terme supprimé. Deux: les syndicats ont obtenu de la Région une dotation permettant de financer des accompagnateurs qui aident les chômeurs en amont et en aval de l’ONEm. Elle est diminuée. Au niveau fédéral on augmente le contrôle des chômeurs et, au niveau régional, on réduit les moyens qui permettent aux syndicats de les aider. La logique est la même : le chômeur est coupable.

Comment abordez-vous la question d’un nouveau relais politique?

Nous pensons qu’il faut aller vers une alternative politique à gauche du PS et d’Ecolo mais nous excluons la précipitation. On m’a invité à mettre en place un Front de Gauche le 21 avril. J’ai décliné au nom de la FGTB, avec l’accord de toutes les centrales. On n’est pas dans une course à l’échalote. Il ne s’agit pas d’avoir un Front de gauche aux communales parce que le Front de gauche est à la mode. Nous n’allons pas courir derrière tout ça. Nous entamons une réflexion. L’enjeu est très important et nous voulons réussir. C’est pourquoi nous voulons avancer dans la clarté, intelligemment, dans la durée.

Je veux être clair : nous avons été voir Mélenchon à Lille parce que sa campagne est porteuse d’espoir. C’est un exemple qu’il est possible de créer une force nouvelle. Mais nous ne ferons pas de copier-coller. De plus, nous sommes contre tout culte de la personnalité. Ce qui nous intéresse dans cette expérience, c’est deux choses : battre la droite et rassembler à gauche du PS et d’ECOLO.

S’agit-il de créer un aiguillon pour ramener le PS à gauche?

Si le PS pouvait revenir à gauche, ça se saurait. Par contre il y a peut-être des militants au PS prêts à s’engager pour une force de gauche sur un programme porté par la FGTB.

Comment conciliez-vous cela avec l’indépendance syndicale?

Nous restons attachés à l’indépendance syndicale. Mais indépendance ne signifie pas apolitisme. On peut avoir des relations avec un nouveau parti, on peut appeler à voter pour lui tout en gardant son indépendance. Le PS a dérivé, rien ne garantit qu’une autre formation ne dérivera pas.

Comptez-vous contribuer concrètement à ce qu’un parti se forme ? Comment?

Nous avons une déclaration de principes et un programme qui est politique. Il implique une vision de la société et de son organisation. Nous pouvons mettre autour de la table les gens qui partagent cette vision. On ne fera pas le travail à leur place mais on peut vérifier que tous ceux qui doivent y être y soient et que l’intérêt du monde du travail soit au poste de commande.

C’est du contrôle ouvrier sur le politique?

Oui, c’est du contrôle ouvrier. Le citoyen ne contrôle pas le politique. On vote, puis on laisse faire. Nous voulons changer cela.

Un nouveau parti : antilibéral ou anticapitaliste?

Anticapitaliste. Réguler le capitalisme et ses excès, c’est la vocation de la social-démocratie. Quel est le bilan ? En 2008, on a parlé de régulation mais on a laissé le capital continuer à agir comme il l’entend. Globalement, il triomphe. Jusqu’à quand ? Je doute que ce système se plantera tout seul. On peut penser qu’il va dans le mur. Mais il a une grande capacité d’adaptation… sur le dos du monde du travail.

Quelle revendication anticapitaliste face à la finance?

Il est indispensable de nationaliser. Je ne vois pas comment y échapper. Il faut une banque publique pour jouer le rôle d’une banque : investir dans l’économie, pas spéculer. Pas à côté des banques privées, mais en remplacement de celles-ci.

Ne craignez-vous pas la marginalité électorale?

Nous avons besoin d’un travail préparatoire, en profondeur, avec nos militants, dans nos instances. Plusieurs tentatives ont échoué pour cause de précipitation. Nous ne pouvons pas nous permettre l’échec.

Vous souhaitez fonder un parti de la FGTB?

Non, nous voulons un parti qui porte les revendications et les besoins du monde du travail. On est toujours plus forts ensemble. A Charleroi, nous avons toujours privilégié le front commun syndical. Nous ne voulons pas faire du prosélytisme. Mais il faut se mettre d’accord sur le fondement anticapitaliste.

Et l’Europe?

On ne peut pas concevoir une alternative politique au niveau national. On peut commencer à ce niveau, mais il faut dépasser les frontières : au sein de la Belgique, en Europe et au-delà.

Nous ne sommes pas anti-européens, nous sommes contre cette Europe menée par le capital, par les financiers, pour une autre Europe. Il y a du boulot à coordonner dans tous les pays d’Europe. En Grèce, les forces à gauche du PASOK montent dans les sondages. En France, le Front de Gauche peut arriver en troisième position au premier tour de la présidentielle.

Vous avez reçu une délégation de la LCR. C’est elle qui vous a mis ces idées en tête?

(Rire) Lors de notre congrès de 2010, nous avons décidé de nous ouvrir à toutes les organisations démocratiques de gauche. Tout parti de gauche démocratique qui veut nous présenter une proposition constructive peut frapper à notre porte. La LCR a demandé à nous exposer sa « Lettre ouverte aux syndicalistes ». Nous avons constaté une convergence dans l’analyse. Dans ce cadre, nous avons eu un débat. La LCR n’a pas essayé de nous vendre son programme à coups de « yaka ». Nous avons apprécié, c’est tout. Le PTB nous a demandé une entrevue pour nous présenter son programme. On sait lire, cela ne nous intéresse pas. Nous voulons fédérer, pas faire du shopping.

A l’occasion de l’affaire Wesphael, le porte-parole du PTB a déclaré que son parti voulait l’unité des forces de gauche. N’est-ce pas positif?

Avant les élections législatives, nous avons accueilli les porte-parole des forces de gauche pour un débat à la FGTB. Le porte-parole du PTB a fermé la porte à l’unité en disant que son parti est le leader du marché. J’ai donc été frappé par cette déclaration dans Le Soir, sur l’unité. Est-elle partagée par le PTB ? Est-ce un nouveau souffle ? Si oui, je m’en réjouis.



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