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« Questioning Collapse » : des historiens et des anthropologues réfutent la thèse de « l’écocide »
Par Daniel Tanuro le Samedi, 17 Mars 2012 PDF Imprimer Envoyer

En décembre 2007, j’ai rédigé pour le Monde Diplomatique un article polémique contre le best seller de Jared Diamond, Effondrement (1). Ma critique a suscité une telle avalanche de réactions indignées que la rédaction du Diplo a décidé d’y consacrer un blog, sur lequel elle m’a permis de répondre aux lecteurs (2).  D’une manière générale, mes contradicteurs considéraient ma critique comme tendancieuse, idéologique et manquant de fondements sur le plan scientifique. Par contraste, Diamond leur apparaissait comme un modèle d’objectivité et un puits de science. Quoique quelques années se soient écoulées, j’aimerais conseiller à ces personnes de lire Questioning Collapse (L’effondrement en question), un ouvrage collectif édité par les Presses Universitaires de Cambridge (3). Il regroupe les contributions d’une douzaine d’archéologues et d’anthropologues spécialistes des sociétés que Diamond décrit comme s’étant « effondrées » par suite – principalement - de la pression démographique et des dégâts environnementaux qu’elle aurait provoqués.

La fiction de l’écocide

Questioning collapse passe en revue les fétiches de Diamond : l’île de Pâques, la colonie viking du Groenland, la Chine du 19e siècle, les Amérindiens du Sud-Ouest (ceux que Diamond appelle les « Anasazis »), l’empire maya, le royaume de Sumer, l’empire inca, le génocide rwandais, Haïti et l’Australie. La plupart des contributions renvoient à Effondrement, mais certaines réfèrent à De l’inégalité parmi les sociétés, l’autre livre à succès de Jared Diamond (4).

Il n’est pas question de résumer ici l’ensemble de ces articles. On se contentera de quelques éclairages, forcément arbitraires et subjectifs.

Sur base des fouilles qu’il a dirigées sur l’île de Pâques, Terry Hunt pulvérise la thèse de l’écocide, prouve que la population n’a jamais dépassé 3.000 personnes et remet les pendules à l’heure en montrant l’impact catastrophique des raids esclavagistes. Quant à la destruction de la forêt de grands palmiers qui couvrait l’île, il l’impute aux rongeurs importés par les Polynésiens (des rats dont la prolifération n’était freinée par aucun prédateur). Les dégâts causés par ces animaux sur d’autres îles du Pacifique montrent que l’explication tient la route. Hunt accuse Diamond d’avoir inventé des effectifs de population dans le seul but d’étayer sa thèse d’un effondrement: « Les chiffres importants d’une population de 15.000 ou même 30.000 sont sans fondement. Ils ont été fixés principalement pour dramatiser le soi-disant  ‘écocide’ dans lequel les populations auraient basculé » (5). Ce jugement est d’autant plus significatif que Hunt, comme il l’a expliqué par ailleurs, a d’abord été séduit par l’explication de Diamond concernant Rapa Nui (6).

Michael Wilcox signe une contribution particulièrement vigoureuse sur les « anasazis » du Nouveau Mexique et des régions environnantes. Archéologue, Wilcox est un descendant direct d’ancêtres amérindiens qui vivaient dans le Sud-Ouest des USA. C’est peu dire que les thèses d’Effondrement l’interpellent. Quoique très rigoureux sur le plan scientifique, l’auteur ne dissimule pas son indignation face à la manière dont Diamond accuse les Indiens Pima et Hohokam (leur vrai nom) de mauvaise gestion environnementale. Celle-ci doit en réalité, dit-il, être imputée aux conquérants et colons - espagnols d’abord, étasuniens ensuite. Preuves à l’appui, Wilcox montre que le système agricole des Indiens, sophistiqué et bien adapté au climat, a en réalité été détruit en une décennie par les fermiers blancs installés en amont, dont les captages d’eau abusifs ont complètement asséché la Gila river. N’étant pas citoyens américains, les Indiens n’ont eu aucun recours légal. Leur civilisation ne s’est pas effondrée, ils ont dû quitter leurs terres. Nuance.

Pour Wilcox, l’écocide provoqué par les Indiens est une « fiction » et « la vraie question qui devrait nous préoccuper est de savoir pourquoi (cette fiction) existe et pourquoi la voix des vaincus n’est pas entendue, alors que leurs descendants sont toujours là ». Ses réponses : d’une part, la thèse de l’écocide justifie a posteriori la colonisation qui, grâceà la propriété privée capitaliste, aurait sauvé les ressources naturelles mises à mal par la propriété collective des Indiens, synonyme de surexploitation (on retrouve ici la thèse de la « tragédie des communs » de Garret Hardin) (7); d’autre part, parler de civilisations disparues, évaporées, sans descendants, permet d’évacuer la question très actuelle des responsabilités, donc des réparations.

Le regard des vainqueurs

Wilcox n’hésite pas à attaquer durement l’auteur de Collapse, en dévoilant le yankee arrogant et paternaliste qui se cache sous le masque du Professeur d’université respectable, membre de la direction du WWF. Citant un passage où Diamond, parlant des « Anasazis », prétend que « des sociétés sans histoires écrites et sans archéologues n’auraient pas pu anticiper » les catastrophes écologiques qu’elles allaient provoquer par une exploitation agricole à courte vue, Wilcox réplique : « Selon Diamond, sans archéologues, les peuples indigènes manquaient non seulement de toute notion, mémoire ou concept de soutenabilité,  mais étaient en plus incapables de réaliser qu’ils vivaient dans un environnement fragile. Leurs «’échecs’, selon lui, devraient servir d’avertissement à des peuples plus éclairés – des peuples avec un savoir-faire technologique, des histoires écrites, et des archéologues. Ce sont ces mêmes peuples qui ont réussi à faire du centre de la patrie Hohokam la capitale tentaculaire, couverte d’asphalte et polluée de l’Arizona. La région est soutenue par des projets d’irrigation massifs qui ont faits que la Gila River et le puissant fleuve Colorado disparaissent complètement plusieurs miles avant ce qui était auparavant leurs embouchures. L’échec, apparemment, est dans les yeux du possédant ».

Patricia McAnany débouche sur une conclusion analogue au terme de sa contribution sur l’empire maya. L’auteure écarte elle aussi la thèse de l’écocide. S’appuyant sur une riche expérience personnelle de fouilles dans la région, elle montre de façon convaincante que les Mayas ont su développer et entretenir sur plusieurs siècles un écosystème agricole stable et remarquablement productif (plus de cent habitants par km2). Ils ont coupé la forêt, bien sûr, mais en ménageant des îlots boisés. Selon elle, c’est probablement une transformation sociale – elle évoque un basculement dans les sphères de commerce et d’influence - qui a conduit à l’abandon des villes avec leurs grands monuments - et pas une soi-disant destruction « anthropique » de l’environnement.

Ecoutons-la : « Avant de commencer à comparer les dirigeants mayas du huitième siècle à des administrateurs de société du vingt-et-unième siècle (comme le fait Diamond - DT), nous devrions nous demander si les transformations qui ont marqué la fin des dieux-rois méritent la qualification d’effondrement apocalyptique suggérée par certains auteurs et réalisateurs de films (allusion au film de Mel Gibson, Apocalyptico). Certes, parler d’échec systémique total fournit un scénario de complot plus dramatique. Mais, avec une communauté maya comptant aujourd’hui plusieurs millions de personnes, c’est à peine une évaluation précise et il est même dénigrant pour ces descendants de lire que leurs ancêtres sont censés s’être ‘éteints’ au dixième siècle et qu’ils n’ont aucun lien avec les Mayas classiques qui ont construit les villes –aujourd’hui en ruines- sur lesquelles s’est construite une industrie touristique valant des millions de dollars ».

Parmi les autres contributions centrées sur des cas, on retiendra tout particulièrement celles de Kenneth Pommeranz sur la crise chinoise du dix-neuvième siècle et de Norman Yoffee sur la chute de l’empire assyrien de Sumer. Toutes deux sont passionnantes et très richement documentées (8).

En conclusion, l’ouvrage propose deux réflexions transversales. Une sur la subjectivité de la notion d’effondrement telle que définie par Diamond, et l’autre sur le parti-pris idéologique qui relie entre eux les biais, les approximations et les interprétations tendancieuses de l’auteur à succès.

Le brouillage de l’histoire

Signé par Frederick Errington et Deborah Gewertz, ce dernier article démonte remarquablement le « système Diamond ». Comme le notent les auteurs, ce système présente un paradoxe : « ‘De l’inégalité parmi les sociétés’ est bâti sur la thèse d’un déterminisme géographique rigide (ceux qui avaient « les armes, les germes – de maladie inconnues sous d’autres cieux - et l’acier » devaient dominer le monde), tandis que le second best seller de Diamond, ‘Effondrement’, avance au contraire l’idée que ‘les sociétés’ ont le choix entre ‘échouer et réussir ». Le mérite de Frederick Errington et de Deborah Gewertz est de mettre en évidence la «continuité entre les arguments des deux ouvrages ». Citons-les :

« Dans aucun des deux ouvrages, (Diamond) ne considère adéquatement le contexte pour penser la façon dont les buts et les choix sont façonnés et contraints historiquement et culturellement. En effet, dans aucun des deux, (il) ne met en question les hypothèses reflétant le point de vue des puissants (that echo the perspectives of the powerful) : ceux qui contrôlent d’autres, ceux dont les choix dépassent – contraignent- les choix des autres. Donc, dans ‘De l’inégalité’, il considère que chacun choisirait inévitablement de dominer ; dans ‘Effondrement’, il suppose que chacun aurait une égale capacité de choisir. Dans ‘De l’inégalité’ personne n’est tenu pour responsable du cours de l’histoire, dans ‘Effondrement’ tout le monde l’est. Et dans les deux cas, ce sont, pensons-nous, les démunis (the have nots) qui supportent le blâme de l’histoire quand leurs existences et les circonstances sont mésinterprétées. ‘Effondrement’, à notre avis, est typique d’un genre d’histoire qui, en ignorant le contexte, brouille notre compréhension des processus qui affectent réellement le monde aujourd’hui – y compris les sérieux problèmes environnementaux auxquels il doit faire face. »

Voilà en effet le fond de l’affaire : Diamond escamote les modes de production, les rapports de classe, les rapports de genre, et fourre dans un même sac des « sociétés » - qui deviennent de ce fait de pures abstractions - qu’il somme de « choisir » si elles veulent « réussir ou échouer ». La nouveauté radicale du capitalisme par rapport aux sociétés qui l’ont précédé est effacée. La spécificité écocidaire du rapport capitaliste à l’environnement – qui découle directement de la logique d’accumulation et des technologies mises en œuvre par le capital – disparaît complètement de l’analyse. En fait, elle est remplacée par une vision quasi-religieuse où la destruction des ressources naturelles s’expliquerait par les difficultés de l’espèce humaine à dominer ses « péchés ». Une grille de lecture aussi grossière ne peut déboucher que sur de dangereuses conclusions néomalthusiennes.

Gageons que « Questioning Collapse » ne deviendra pas un best seller et que ses auteurs ne recevront pas le prix Pulitzer du meilleur ouvrage de vulgarisation scientifique. Les trompettes de la renommée sont bien mal embouchées... « Questioning Collapse » : un livre à lire par les esprits rigoureux qui prennent la crise écologique au sérieux mais ne cèdent pas à la tentation de projeter les problèmes d’aujourd’hui sur les sociétés du passé.

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/2007/12/TANURO/15400

(2) http://blog.mondediplo.net/2008-01-18-Effondrement-de-Jared-Diamond

(3) « Questioning Collapse. Human Resilience, Ecological Vulnerability and the Aftermath of the Empire », Ed. by Patricia McAnany & Norman Yoffeee, Cambridge University Press, 2010.

(4) Les deux best sellers de  Jared Diamond sont « Guns, Germs and Steel. The Fate of Human Societies », W.W. Norton, New York, 1999 et « Collapse. How Societies Choose to Fail or Succeed », Viking, new York, 2005. Ces deux ouvrages ont été traduits en français respectivement sous le titre « De l’inégalité parmi les sociétés » et « Effondrement ».

(5) J’étais parvenu à la même conclusion à partir d’un raisonnement simple sur la productivité agricole d’une agriculture néolithique ne maîtrisant ni la roue, ni l’élevage, ni l’irrigation, dans le contexte d’une île au climat relativement peu favorable, comme l’île de Pâques. « Catastrophes écologiques d’hier et d’aujourd’hui. La fausse métaphore de l’île de Pâques », D. Tanuro, Critique Communiste N°185, http://orta.dynalias.org/critiqueco/article-critiqueco?id=33

(6) « When I first went to Rapa Nui to conduct archaeological research, I expected to help confirm this story », écrivait Terry Hunt  dans un article de 2006 : « Rethinking the Fall of Easter island », American Scientist, sept. Oct 2006,  http://www.americanscientist.org/issues/pub/rethinking-the-fall-of-easter-island/1

(7) Garret Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, dec 13, 1968 http://www.garretthardinsociety.org/articles/art_tragedy_of_the_commons.html

(8) L’article de Joel Bereglund sur les vikings du Groenland est intéressant également. Mais ce cas est en réalité hors sujet : en effet, ces vikings ont simplement été confrontés à un changement naturel des conditions de vie (le petit âge glaciaire médiéval), de sorte que leur histoire n’a en réalité rien à faire dans une anthologie de « l’écocide ». Le fait que Diamond en ait fait tout un plat est une autre manifestation de son manque de rigueur scientifique.

Voir ci-dessus